lundi 30 avril 2012

La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel, 2005.




La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel.
Livre offert par Virginie pour mes 30 ans en 2010.
Lecture achevée en avril 2012.

L’histoire : C’est l’histoire d’un petit monsieur vietnamien veuf qui débarque en France avec sa petite-fille, celle de son fils et de sa belle-fille décédée. Il est dans une maison d’immigrés vietnamiens qui sont très bruyants et ne sont pas très gentils avec lui. Il est obsédé par la sécurité de sa petite-fille et l’on sent que ce n’est pas un vieillard facile à aborder non plus.
Mais bientôt il va lier amitié avec un Français, également veuf et nostalgique, qui malgré la barrière de la langue, va s’attacher à lui. Ils vont se parler avec le langage du corps, s’apprendre quelques mots basiques comme « bonjour », s’offrir des cadeaux et enfin prendre des coups ensemble régulièrement. En un mot, s’apprivoiser. Ce n’est pas sans rappeler mon passage préféré de Zorba le Grec de  Níkos Kazantzákis (Alexis Zorba en français, mais je l’ai lu en anglais et c’est Zorba the Greek) où Zorba communique sa biographie par la danse à un russe.
Leur amitié va s’approfondir, lorsqu’ils se racontent mutuellement leur passé à leur manière : par gestes et intuition. Ils vont apprendre à se regarder et s’écouter pour se comprendre. Leur amitié repose sur une sensibilité et une générosité mutuelles ; mais aussi un passé douloureux commun, parce qu’il est mort et qu’il est encore vif dans leur mémoire respective. Ils vont ainsi retrouver la joie de vivre ensemble, revivre. Autrement que vivre à travers sa petite-fille ou les souvenirs : par l’amitié.
Un des passages les plus émouvants c’est lorsque dans une scène imaginaire fantasmée par Monsieur Linh, il fait visiter son village au Vietnam à son ami et ils se parlent en se comprenant parfaitement. Ce passage exprime ce qu’il aurait aimé partager avec son ami, dans la vraie vie. Sans avoir ce problème de la langue, je comprends tout à fait ce sentiment lorsque je voudrais que mes amis les plus chers connaissent la Nouvelle-Calédonie ou lorsque je visite enfin leur village en Andalousie (Sira) ; en Italie (Michele) ou leur ville, en Tunisie (Aïcha) ; en Turquie (Hilal). Je suis la plus heureuse du monde de sentir leur enfance, de savoir où a grandi cet être merveilleux qui est devenu mon ami(e). C’est une grande émotion humaine que de voir, sentir, goûter ces terres lointaines qui ont mis au monde des êtres que j’allais aimer et qui m’aimeraient un jour, moi qui suis d’une île minuscule dans le Pacifique, ce dont je suis tellement fière.
C’est à cette histoire d’amitié que l’on s’attache tout au long de ce court roman, qui dans la lignée d’un Paul Claudel qui n’a aucun lien de parenté avec lui, fait apparaître des moments évanescents de bonheur entre deux hommes qui étaient deux zombies avant de se rencontrer et de se soutenir mutuellement l’un et l’autre afin de rendre leur existence plus gaie, par du respect, de l’attention, de l’intérêt humain. C’est une aventure d’émotions humaines au cœur de deux hommes qui à l’inverse des femmes, ne sont pas de grands expansifs à la base.
C’est un livre qui émeut et qui fait mal. Parce que les souvenirs d’amour les plus forts sont derrière. Parce que le sens principal de la vie de chacun est derrière eux.  Cela fait mal parce qu’on sait que cela va nous arriver à tous un jour, peu importe notre passé particulier.
Mais c’est aussi un livre d’espoir qui fait comprendre que même mort sentimentalement, on peut encore connaître des émotions belles, bonnes et heureuses. Ce n’est pas un livre niaiseux.  Parce que la peine est encore vivace une fois le livre fermé. Oui, la vie vaut la peine d’être vécu pour aimer et être aimé, au prix de tout perdre un jour et de se retrouver seul face à la mort avec ses souvenirs. Néanmoins, avoir un ami qui s’inquiète pour nous, dont on fait partie de l’existence et qui fait partie de la nôtre change tout. On peut espérer mourir joyeux et en paix.
C’est un livre qui enseigne tout simplement que donner c’est recevoir et qu’il faut donner jusqu’au bout aux personnes qui nous inspirent quelque chose de bon, même quand on croit qu’on a plus rien à leur offrir, même lorsqu’on croit que notre réserve d’amour est quasiment épuisée.
Citations : « Il la regarde, et il aperçoit davantage que le visage d’une très jeune enfant. Il voit des paysages, des matins lumineux, la marche lente et paisible des buffles dans les rizières, l’ombre ployée des grands banians à l’entrée de son village, la brume bleue qui descen des montagnes vers le soir, à la façon d’un châle qui glisse doucement sur des épaules. », p. 11
J’ai trouvé ce passage intéressant car il m’a fait penser à Yossef : je ne projette pas autant de choses précises, mais je projette des mystères que m’inspirent les expressions de son visage qui se meut toujours en silence ce qui provoque un grand intérêt pour la littéraire de base qui est en moi.
C’est ce que j’ai dit à Dietmar : deux personnes qui ne se connaissent pas qui font l’amour ne sont pas obligées nécessairement d’imaginer une histoire sentimentale pour être impliquées dans l’acte (sa théorie avant de conclure avec colère que cela n’avait pas de sens).
Moi : « Quand je touche ton corps, je n’imagine rien du tout, ce sont des points d’interrogation partout mais j’accepte le fait de n’avoir pas de réponses, je vis le moment ici et maintenant. Ton problème, c’est que tu veux avoir des réponses et que cela n’est pas possible avec une personne que l’on ne connaît pas ».
Ce que j’aurais dû ajouter mais que je ne ressentais pas encore à ce moment-là mais qui n’est qu’une suite logique : c’est que chez moi, ça provoque naturellement l’envie de mieux connaître la personne. La désirer chez moi, c’est déjà amorcer un intérêt humain à fort potentiel sentimental. C’est évident. Pour moi seulement, et tant de femmes.
Pour revenir à Yossef, il m’est arrivé toutefois de projeter des histoires, j’ai vu dans son visage : « Un petit garçon, un écolier avec son cartable très poli et très gentil et qui se fait marcher sur les pieds par les plus grands et les plus costauds, mais qui a au moins un ou deux copains sur qui il peut compter. Je le vois avoir de gros chagrins et ne rien dire, se cacher dans son coin. Je le vois en Petit Nicolas. Je le vois tenir la main de sa petite sœur pour la protéger comme une tache très sérieuse. Je l’entends prononcer mal certains mots et être trop craquant, faire de grands sourires et être adulé par sa maman qui lui fait de gros bisous sur la joue. Je le vois fou de sa mère jusqu’au jour où son père la quitte et qu’il lui en veut de n’avoir pas su garder son père. Je le vois malheureux d’avoir perdu sa famille autour de lui comme le repère le plus sûr de sa vie et de s’être senti abandonné, seul au monde. »
Franchement, un jour je lui demanderai les causes du divorce, pour que j’arrête d’imaginer à tort et à travers. Parce que ça se trouve, je suis complètement à côté de la plaque. Sauf sur lui en petit garçon poli, gentil, discret, sensible et adorable. Je ne peux l’imaginer autrement. Je ne vois pas Yossef maltraiter d’autres personnes. Etre méchant. Et c’est ça que j’aime chez lui, sa gentillesse, pour moi à jamais perdue.
Bref, la suite des citations : « Monsieur Linh sourit. Il ne pensait pas revoir l’homme. Cela lui fait plaisir. C’est comme retrouver un signe sur un chemin alors qu’on est perdu dans la forêt, que l’on tourne et tourne depuis des jours, sans rien reconnaître. », p.48
C’est ce que je dis : l’Amour et l’Amitié sont des repères. Trop de gens n’ont pas de repères. Ces repères sont précieux car ils aident une personne tout au long de sa vie quand elle se sent perdue dans l’existence.
« Il regarde le Parc, de l’autre côté de la rue. On voit des mères accompagnées de nombreux enfants y entrer. On devine plus loin des bassins, de grands arbres, ce qui semble être des cages aussi, peut-être  à des animaux du pays de Monsieur Linh. Et lui soudain songe que c’est là son sort, qu’il est dans une immense cage, sans barreaux ni gardien, et qu’il ne pourra plus jamais en sortir. », p.50-51.

« Le vieil homme hoche la tête. Il se dit qu’un pays où les prénoms ne signifient rien est un bien curieux pays. », p.57
Ce n’est pas vrai : tous les prénoms ont une étymologie qui signifie quelque chose ou qui fait référence à quelque chose.
« Camille » par exemple, vient du latin Camillus, qui renvoie au jeune assistant du maître de l’autel lors des sacrifices. Ailleurs, il est écrit aussi « enfant de chœur, assistant du prêtre ».

La chanson qu’il chante régulièrement à sa petite-fille (je n’ai pas repéré la première fois dans le livre) :
« Toujours il y a le matin
Toujours revient la lumière
Toujours il y a un lendemain
Un jour c’est toi qui seras mère. »
Le début m’a fait penser à « Après la pluie, le beau temps » comme un message d’espoir, mais non, c’est un contresens : ça n’exprime que le fait que la vie est cyclique et la reproduction aussi…Or ce n’est pas vrai : quand bien même je le souhaiterais de tout mon cœur, il n’est pas sûr et certain que je devienne un jour mère, tout simplement parce qu’il n’est pas sûr et certain que je trouve le mari et le père. Si seulement ça l’était, si seulement je pouvais être sûre qu’un jour cela m’arriverait…

Biographie sur Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Claudel

Ses principaux romans sont traduits dans le monde entier; son film, Il y a longtemps que je t'aime, avec Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein, a obtenu un grand succès en France et dans le monde
Son second film Tous les soleils avec Stefano Accorsi, Neri Marcorè, Clotilde Courau, Lisa Cipriani, et Anouk Aimée est sorti en France le 30 mars 2011.
Il intègre l'Académie Goncourt le 11 janvier 2012 au couvert de Jorge Semprun2

Prix et récompenses[modifier]
§  1999 : Prix Erckmann-Chatrian pour Meuse L'oubli.
§  1999 : Feuille d’Or de la ville de Nancy pour Meuse, l'oubli.
§  2000 : Prix Marcel Pagnol pour Quelques-uns des cent regrets et Prix Roman France Télévisions pour J'abandonne.
§  2003 : Bourse Goncourt de la nouvelle pour Les Petites Mécaniques
§  2003 : Prix Renaudot pour les Âmes grises.
§  2003 : Meilleur livre de l'année 2003 (Lire) pour Les Âmes grises.
§  2004: Grand prix des lectrices de Elle pour "Les âmes grises"
§  2006: Prix européen Euregio pour La Petite fille de Monsieur Linh
§  2009 : César du Meilleur Premier Film et César du meilleur second rôle féminin pour Il y a longtemps que je t'aime
§  2010 : L'Independent Foreign Fiction Prize pour Brodeck's Report
§  2010 : Prix des Libraires de Nancy - Le Point pour L'enquête