mardi 28 août 2007

ISRAEL/PALESTINE

« Where do you come from ? »1 « Why did you decide to go in Israël ? »

Telles sont sans doute les questions principales qui vous seront posées par des inquisiteurs successifs à l'aéroport de Ben Gourion à Tel Aviv (et avant à votre aéroport en transit), mais aussi - plus amicalement - par tous les habitants d'Israël que vous croiserez sur votre route ... A vous, je répondrais :
Un jour je cherchais un chantier international à faire quelque part dans le monde (ça consiste à effectuer des travaux manuels ou intellectuels gratuitement avec des gens du monde entier) et après avoir longuement hésité à préserver des œufs de tortue sur une plage du Mexique, à surveiller les risques d'incendies sur une plage en Grèce (et l'on peut voir à regret à quel point ils ont besoin de volontaires en ce moment), à répertorier en photos les espèces animales d'une forêt sans eau ni électricité en Italie, à ramasser les déchets d'un cours d'eau en Serbie -en barque-, à reboiser une partie de la forêt amazonienne au Vénézuéla, je suis tombée sur ce chantier en Israël, à Sahknin, en Galilée, qui consistait à faire de lieux abandonnés des lieux de vie, avec des Palestiniens. Je me suis décidée pour celui-ci pour trois raisons.
Premièrement, parce qu'au lycée un cours d'histoire donné par M. Soula m'a énormément marquée : j'avais trouvé les conditions de la création de l'état d'Israël en 1948, cet état « théocratique » (le mot nouveau du jour2) douteuses, et objectivement injustes envers la population locale non-juive déjà présente : les Arabes ; deuxièmement, parce qu'un soir – c'était le 9 juillet 2004- les infos de 20h sur TF1 m'ont touchée : je revois le tracé du mur en pointillés gris sur une carte, des Palestiniens en cris et en pleurs, et la déclaration de l'illégalité de ce mur par la Cour Internationale de Justice, le tribunal de l'ONU à la Haye ; troisièmement, plus récemment, en 2007, j'ai eu des cours sur le « fait religieux », enseigné à tous les professeurs stagiaires de France, et spécifiquement à l'académie d'Alsace par une universitaire et maître de conférence en histoire, Mme Oissila Saaidia, cours passionnants consistant à nous rappeler les bases des trois grandes religions monothéistes et la distinction historique et scientifique qu'il fallait en faire ; évidemment, l'évocation d'Israël, pays où les trois religions ont une relation forte a été fréquente et m'a donné envie de visiter ce pays.
Je réalisai concomitamment que je n'en avais jamais eu l'idée auparavant, à cause des attaques terroristes rapportées par les media (les bombes de « fanatiques religieux » dans les bus de civils israéliens), alors qu'il s'agissait objectivement d'une contrée aux lieux mythiques exceptionnels ! Et que, précisément, il était peut-être encore temps d'aller me renseigner par moi-même, de ne plus être une citoyenne du monde passive face à l'information institutionnelle : voilà ma motivation première, « essayer de mieux comprendre la situation ».
Toutefois par prudence, ayant bien en tête que certains volontaires avaient été refoulés à l'aéroport les années précédentes et avaient été contraints de rentrer chez eux, c'est seulement sous l'aspect culturel que j'ai axé ma réponse, sous l’œil sceptique de mon interlocutrice : « Yes, for cultural reasons. We always talk about the conflit, but never about the great culture and the great history of this country. » (cette phrase est sortie toute seule, et je la pense aussi).
En outre, bien que je comprenne que la sécurité anti-terroriste soit importante, le fait que j'ai dû justifier pourquoi j'étais allée Maroc (« Why did you go to Maroc ? »« Did you like it ? » « Yes of course, very much ») et en Turquie m'avaient troublée parce que pour moi le Maroc, c'est Aïcha, et la Turquie, Hilal. Et dans l'émotion, j'ai oublié de faire tamponner le visa israélien sur une feuille séparée donc je ne pourrais plus jamais aller ni au Liban, ni en Syrie...
Mais revenons au cours d'histoire que j'avais eu en 1997, au lycée, en le complétant par des informations nécessaires : qu'y avais-je appris ?

Pourquoi la création de l'état d'Israël en Palestine ?

J'y avais appris que cet état avait été créé pour une raison historique hautement tragique : suite à la « shoah », autrement dit le génocide des ¾ des Juifs d'Europe par les nazis lors de la deuxième guerre mondiale, auquel s'ajoutait l'antisémitisme européen, les Juifs ont éprouvé le besoin de fuir ; toutefois, il m'apparaissait aussi clairement que la création de l'état nouveau où ils allaient se réfugier, reposait sur des concepts idéologiques et politiques bancals pour moi.
Tout d'abord, le « sionisme » : idée qui fait généralement référence au bien-fondé, à la légitimité, de l'installation du peuple juif en Palestine.
Par des raisons historiques : les Juifs ont été chassés (ça ou la peine de mort) de Jérusalem en...135 par les Romains (qui ont aussi détruit leur temple sacré) sous l'empereur Adrien, ce qui est à l'origine de la diaspora juive dans le monde, donc les Juifs estiment avoir le droit de revenir (dix-huit siècles plus tard). Mais bien sûr, il n’y avait pas que Jérusalem et de nombreux Juifs sont restés aux villes alentour.
Par des raisons religieuses : Israël serait « la Terre promise » par Dieu himself au peuple juif, le peuple élu...
Théodore Herzl, un journaliste autro-hongrois, serait un des inspirateurs du sionisme, en réaction à l'antisémitisme européen ambiant et désolant qu'avait mis en évidence l'affaire Dreyfus, en France.
Ensuite, il n'en reste pas moins que ce sont les Nations Unies qui ont légitimé politiquement la création géographique de cet état qui n'avait jamais existé auparavant (comme les ¾ des pays d'Afrique) : remarquez le cynisme évident avec le point précédent (certains n'hésitent pas à affirmer que les Européens voulaient se « débarrasser » des Juifs)3.
Donc oui, « un beau jour » – le 30 novembre 1947 exactement-, les Européens ont décidé de diviser « en deux » la Palestine, avec un territoire pour les Juifs, et un territoire pour les Arabes (à qui on n'a pas demandé leur avis) sachant que c'est l'Angleterre, la dernière nation en date à avoir pris possession de la Palestine4, qui l'avait « remis » aux mains des Nations Unies.

De la Guerre de Palestine en 1948 à aujourd'hui en passant par la Guerre des Six jours en 1967.

Les Palestiniens ont refusé cette bipartition géographique, ont résisté par la guerre (Guerre de Palestine, 1948) et l'ont perdue...
C'est donc en 1949, suite à l'armistice de paix signé avec les pays voisins arabes (qui avaient soutenu les Arabes palestiniens), que les Juifs (eux soutenus tacitement par les Américains et l'Angleterre) ont conquis 78% de la Palestine « mandataire » (c'est à dire ex-britannique), laissant en substance la Cisjordanie et Jérusalem-Est à la Transjordanie et la bande de Gaza à l'Egypte, mais c'étaient des accords provisoires.
C'est en 1967 qu'a eu lieu la Guerre de Six jours du 5 au 11 juin. Israël a fait une attaque préventive contre la ligue arabe (L'Égypte, la Jordanie, la Syrie et l'Irak) qui perd la guerre. Conséquences : l'Égypte perd la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï ; la Syrie perd le plateau du Golan ; et la Jordanie perd la Cisjordanie et Jérusalem-Est.
Depuis, ces mêmes territoires sont l'objet du conflit israélo-palestinien. Si vous faites des recherches vous tomberez sur une série d'accords, de négociations complexes (dont les fameux « accords d'Oslo » dits « de paix » en 1993 avec Arafat, Rabin, et Clinton), qui ont tous échoué ou été violés de part et d'autre.
Ce qu'il faut retenir, à mon sens, c'est que des cartes géographiques (donc des dessins), des papiers et des signatures ne tiennent pas en compte des vies humaines qu'il y a en jeu derrière.
Toutefois on peut dire que depuis, la Cisjordanie (plus communément appelée « the West bank » aujourd'hui) et la bande de Gaza sont censés être autonomes aujourd'hui, sous autorité palestinienne depuis 2005 (souvenez-vous le « retrait de la bande de gaza » des colonies juives) tandis que Jérusalem est sous le contrôle d'Israël. Mais le problème, c'est qu'Israël est toujours présent et ne se contente pas de cela envers les villes arabes en son sein même.

C'est ce que je vais essayer de décrire à travers ma brève expérience. Je précise d'avance que je ne suis allée dans aucun camp de réfugiés palestiniens.

N.B. Pour suivre le parcours du récit, regardez la carte.5

L'accueil en Israël

Tout d'abord, je pense que c'est important de le dire, j'ai rencontré des gens formidables tant Juifs qu'Arabes, tous très chaleureux, toujours prêts à vous aider, à vouloir vous rendre heureux.
Dès mon arrivée à Tel Aviv et déjà dans l'avion, il n'y a pas eu un Juif, homme ou femme, jeune ou moins jeune – la plupart ou francophones ou anglophones- qui n'ait tenté de nouer le contact avec moi spontanément, de m'aider pour tout ce qui concernait mon séjour (orientation, itinéraires, hébergement gratuit), et de me laisser son numéro de téléphone au cas où j'aurais le moindre problème. Un tel accueil est marquant car atypique.
Toutefois j'ai remarqué une hypersensibilité concernant la moindre évocation, non pas du conflit -je me suis bien gardée de parler de mon chantier- mais des Arabes ou de l'Islam, ne serait-ce que de dire au cours d'une conversation anodine à thématique touristique sur Istanbul qu'Ayasofya est magnifique parce qu'elle est à la fois une église chrétienne orthodoxe et une mosquée (ottomane) ou encore que cela doit être dur d'être une Juive du Maroc mariée à un Marocain en Israël, tout cela a provoqué des réactions inattendues de la part de mes interlocuteurs qui se sont immédiatement braqués physiquement et verbalement.
Quant aux Palestiniens de Sahknin, ville arabe en Israël, comment rendre compte de leur générosité extraordinaire ? Il suffit de décrire notre premier jour de travail pour vous rendre compte de la durée totale du chantier. Nous devions aménager un rond-point : nous devions ramasser les déchets, désherber, retourner la terre, placer les tuyaux d'arrosage, planter des roses et les arroser. Les voitures passant par le rond-point n'ont cessé de s'arrêter pour nous souhaiter la bienvenue, nous remercier, et de revenir nous offrir des boissons et des pâtisseries.
En guise de premier déjeuner, nous avons carrément été conviés à manger les restes d'un mariage et nous avons été reçus et servis comme des rois, avec au moins dix petits plats par personne tout aussi savoureux et délicieux les uns que les autres. Nous avons plus mangé et bu que travaillé, et ce, durant quinze jours...
Il n'y a pas eu un jour où en plein travail, des habitants ne soient venus nous apporter sur un plateau des rafraîchissements et des victuailles. Pour mes espoirs de perte de poids à travers le travail manuel, c'était donc largement raté. De nombreux Palestiniens nous ont également offert l'hospitalité, à chaque fois que nous traînions sur les routes.
Premier point, donc : les Juifs et les Palestiniens sont des gens chaleureux et amicaux.
Deuxième point : ils ne se fréquentent pas. Israël a dressé un mur et met en place des petits barrages appelés « checkpoints » (passage de sécurité par lequel on vérifie votre identité et le contenu de votre sac) partout que ce soit en Israël ou dans les territoires « sous autorité palestinienne » .

Direction Jérusalem/Al Quds (ville particulière).

A Jérusalem, pour mes trois premières nuits en Israël, j'ai dormi sur le toit de mon hôtel à 30 shekels la nuit (4 euros) et c'était trop bien : vue superbe de jour comme de nuit sur la vieille ville, soirée sur la terrasse avec tous les voisins de matelas, nuit venteuse à la belle étoile, et réveil brûlant par les rayons du soleil : que demander de plus ?
En outre, les gens que vous rencontrez à Jérusalem sont souvent profondément barjos. Cela pourra vous sembler étrange voire choquant, mais j'ai rencontré des illuminés par le Saint-Esprit, exaltant la spiritualité rayonnante de la ville (que moi bien sûr, je n'ai pas sentie, païenne impie que je suis, trop troublée par toutes ces séparations entre Juifs et Arabes) bref, le genre de personne avec qui j'ai du mal ;Tania une jeune Russe juive et Nadine, une Suisse juive, toutes deux méprisant les Palestiniens de façon exécrable ; Randal, un américain dans toute sa splendeur voulant passer librement les checkpoints en tant qu’Américain ; David, un Écossais de 40 ans ancien chef d'entreprise qui a lâché son confort matériel pour chercher sa vérité personnelle en voyageant ; Jessie, une jeune anglaise d'origine africaine très sympa et posée ; Erwan, un jeune Uruguayen ayant oublié l' espagnol, n'ayant que Dieu à la bouche, venu à Jérusalem pour se repentir de ses péchés et travaillant à l'hôtel -tout comme David et Jessie- pour payer son séjour ; Martin, un jeune artiste Allemand de Leipzig, parlant à peine anglais, qui a trouvé un job par hasard en baladant, dans un hôpital où il était resté trois heures pour aider ; un couple d'Afrikaners hippies dont le mari nous a fait le concert total de Woodstock à la guitare -j'ai pensé à mon père- des Australiens, etc. et j’ai apprécié tous ces gens, parce que leur point commun, c'est qu'ils étaient....fondamentalement sympas. Par exemple, Nadine, la cinquantaine, Suisse juive, sioniste, anti-Français-frontaliers-qui-piquent-le-boulot-des-Suisses, fille de missionnaire au Liberia, anti-mulsulmans palestiniens, homophobe, égocentrique, et, ben elle était drôle et généreuse aussi, et sa meilleure copine c'était la jeune anglaise africaine. Elles ont même improvisé un barbecue le dernier soir. A l’épicerie du coin j’avais le choix entre un fromage israélien (du gouda fait en Israël) et un fromage palestinien (boules de fromage frais salé au cumin).
Ici chaque mot que vous prononcez, chaque objet de consommation, tout est politique, idéologique et a des conséquences pour un parti ou l’autre. On dit « Abraham » en hébreu mais « Ibrahim » en arabe. On dit « narguilé » en hébreu mais « nargila » en arabe. Pour les cigarettes, il y a les « Time » juives, et les « Jaffa » palestiniennes. Pour l’eau, il faut savoir la marque « Eden » est produite par les colons Juifs du Golan en Syrie6.
A l’inverse, vous verrez au marché des vendeurs palestiniens vendre indifféremment des objets pro-palestiniens et pro-sionistes. L’un d’eux m’a expliqué : « J’ai une famille à nourrir et je travaille douze heures par jour  Si je ne vendais que des choses palestiniennes, alors je finirais par jeter tous mes stocks.». Voilà.
Il y a un « checkpoint » très connu dans la vieille ville, celui du « western wall », qui permet d'accéder au « mur des Lamentations » – le Kotel- (lieu sacré des Juifs), mais aussi, à proximité (et c'est un gros problème)7, à « l'esplanade des mosquées » où se trouvent le magnifique dôme du Rocher, le troisième lieu saint de l'Islam...dressé sur le mont du temple considéré comme ...le premier lieu saint pour les Juifs... et la fameuse mosquée El-Aqsa ; esplanade où Ariel Sharon s'était rendu délivrer « un message de paix »...en se faisant accompagner par 1500 policiers suite à la lapidation du mur sacré juif par des Palestiniens, en faisant des déclarations (dont je n'ai aucune source sûre) qui n'ont pas été au goût des Palestiniens, ce qui a eu pour conséquence la fermeture de la zone aux non-musulmans pendant six ans et un argument de plus pour une seconde antifada...
Nous avons rencontré le chef du centre social Al Burj Luqluq à Jérusalem-Est, 32 ans, qui travaille essentiellement avec des enfants et de jeunes adolescents palestiniens.
Leur but est de canaliser la colère des jeunes, de les empêcher de sombrer dans la drogue ou l'alcool, et d'éviter de jouer le jeu des soldats israéliens qui les épient dans leur vie quotidienne et/ou les narguent continuellement, en leur répondant verbalement ou en leur jetant des pierres.
Il nous a expliqué que les autorités israéliennes encourageaient la jeunesse palestinienne à se droguer en autorisant les dealers à vendre uniquement dans un seul quartier : celui des Arabes, à Jérusalem-Est...
Enfin, il nous a révélé que de nombreux Palestiniens travaillaient pour les Israéliens en échange d'un peu d'argent et de droits : ils poussent les leurs à faire des attaques terroristes en leur disant qu'ils n'en font pas assez pour leur cause. Le but pour les Israéliens serait ainsi de pouvoir stigmatiser les Palestiniens terroristes.
Il nous a parlé d'Angelo Frammartino, un jeune volontaire de 24 ans qui a été tué l'été dernier par un Palestinien à coups de poignard alors qu'il effectuait une marche pacifiste dans un des endroits les plus touristiques de Jérusalem (Damascute Gate). Ce jeune Italien était un volontaire qui travaillait avec leur association... depuis ils ont décidé de ne plus en accueillir pour un certain temps...
Puis nous avons rencontré l'inoubliable Ali qui a commencé par nous dire : « Don't think I'm nice, I'm a real bastard ». Ali est sans doute le seul « terroriste » que j'ai rencontré de tout mon séjour : avec son groupe d'activistes, il a placé dans sa jeunesse cinq bombes à Jaffa Street à Jérusalem. Mais je puis vous assurer que c'est un homme qui n'a proféré aucun mot de haine et qui nous a tous impressionnés par son charisme, son humour noir, et son intelligence.
Il a passé ses années de prison à traduire des textes de l'arabe en français, étant donné qu'il est parfaitement francophone. Il est noir et d'origine africaine, c'est un musulman né à Jérusalem ainsi que ses enfants pour qui il espère un avenir meilleur.
Selon lui, être réaliste serait de vouloir deux états pour en finir avec l'injustice et la souffrance quotidiennes des Palestiniens, mais être idéaliste serait de vivre en paix ensemble dans un seul et même état réellement démocratique.
C'est l'avis de la majorité des Palestiniens que nous avons rencontrés : ils ne veulent pas partir, ils veulent juste leurs droits et vivre en paix avec les Juifs. Même le nom d'Israël, la majorité s'en fiche.
Lors de mon second séjour, dans une salle de thé magnifique avec des robes traditionnelles au mur, nous avons eu une conversation enflammée à 2h du matin avec deux britanniques qui pensaient que Nacho -journaliste espagnol- et moi soutenions les terroristes et les fanatiques religieux. Fou de rage, le propriétaire de l'hôtel -ancien journaliste- a hurlé : « Is it my fault ? » (il parle du génocide juif) « Why should I have to accept all this ? » (il parle de tout ce qu'on fait aux Palestiniens, à savoir grappiller tout ce qu'ils ont : terres, maisons et liberté.). Du coup les Anglais ont dit bonne nuit, et nous on était repartis jusqu'à 3h du mat.
Avec leurs idées, ils avaient mal choisi leur hôtel, car « Al Fasal » est un hôtel engagé. Leur discours était de dire que la situation, qui est un processus de colonisation comme un autre, auquel nous n'avons aucune solution pour le stopper, empire à cause de la faute des Arabes qui ne veulent pas reconnaître l'état d'Israël et des fanatiques religieux terroristes.
Ce qui est faux car la majorité des gens que nous avons rencontrés acceptent l’état d’Israël, en tant que nom, acceptent les Juifs comme population, mais n’acceptent pas de n’avoir pas de droits égaux et cela, on ne peut pas leur reprocher de ne pas l’accepter !
Nacho a répété que si on lui prenait sa maison, il voudrait résister lui aussi. Que bien sûr il était pour la paix, mais qu'entre Bush et sa guerre contre l'axe du mal qui détiendrait des armes de destruction massive ; ce qui n’est pas prouvé depuis 4 ans (!) et le Hezbollah qui veut concrètement sauvegarder le Sud du Liban que convoite Israël au nom d'Allah, il préférait le Hezbollah. Ce que j'approuve totalement.
J'ajoutai que nous avions appris au chantier, par le chef du chantier (qui soutient le Hamas et n'a rien d'un terroriste : je l'appellais « Droopy ») que le rapt puis l'échange de prisonniers étaient des pratiques fort courantes entre le Hezbollah et Israël depuis des années, comme une sorte de coutume guerrière (qui date depuis la nuit des temps en effet), et que le Hezbollah ne s'attendait pas à des milliers de morts en représailles8 car cela ne s'était jamais produit auparavant, et avait déclaré que s'ils avaient su, ils n'auraient jamais kidnappé les deux soldats israéliens.
De leur côté, les Britanniques nous parlaient de la glorification de la mort faite par le Hezbollah, des civils libanais tués pour la bonne cause au nom d'Allah, etc. qui les écœurait. Moi aussi ça m’écœure, mais...
Les Français ne sont-ils pas fiers de Jeanne d'Arc, à qui Dieu aurait commandé de « sauver » la France contre les Anglais ? ( = tuer les Anglais).
Les Croisés européens ont conquis la Palestine - « la Terre sainte »- pour des raisons religieuses, et pour cela, ils ont massacré des Arabes musulmans, au nom de Dieu et étaient persuadés de bien faire.
Aujourd'hui il y a Bush et ses discours de croisades du IIIe millénaire pour cautionner la guerre en Irak, comme tout le monde sait.
Et qui ça choque tout ce que fait le gouvernement israélien dans les territoires occupés ?

*
Dans la nouvelle ville (où vivent les Juifs) il y a des chiffres illuminés partout en ce moment : 40. Il y a une place avec 40 ours sculptés du monde entier. Sur le côté, un petit panneau parlant de paix. Troublée par ces signes de fête étant donné la situation des Palestiniens, j'ai demandé directement à un jeune papa juif de m'expliquer ce qu'on fêtait exactement. Il m'a répondu très amicalement entre deux courses-poursuites avec son jeune bébé ente les statues, qu'il s'agissait de la célébration de la réunification de Jérusalem-Ouest et Jérusalem-Est suite à la guerre des six jours de 1967. Je lui ai répondu que je ne comprenais pas alors pourquoi les Palestiniens avaient un passeport jordanien si réunification il y avait eu...Ce à quoi il m'a répondu qu'ils avaient quand même un « statut de résident » qui leur donnait absolument les mêmes droits sociaux sauf celui de voter...
En fait un statut de résident, c'est avant tout le droit d'habiter à Jérusalem en tant que non-juif, ça porte bien son nom. Quel contraste entre la gaieté sincère de ce jeune papa et la colère sourde de tous les Palestiniens de Jérusalem que nous avons rencontrés...
Mais tous les Juifs ne sont pas ignorants de la situation. J'ai rencontré Perry, jeune juive new-yorkaise d'extrême gauche qui fait partie du « Birthright Unplugged Group »9, en opposition au « Birthright Group » qui lui consiste à payer gratuitement le voyage en Israël à tout jeune juif américain le désirant afin de lui mettre dans la tête que le sionisme, c'est bien et que le terrorisme, c'est mal. Perry n'est pas de cet avis évidemment et milite contre l'occupation des territoires palestiniens.
Incursion dans la vieille ville. On peut voir lors du Sabbat de nombreux hommes en manteaux noirs, chapeau noir sur la tête et bouclettes sur le côté, passer en trombes à toute vitesse, tandis que les militaires arrêtent sur leur chemin tous ceux qui ressemblent à des Palestiniens de 7 à 77 ans. Nacho l'a vu de ses propres yeux : des gamins de moins de dix ans ont été arrêtés et fouillés. Sachant que la vieille ville est composée de 90% d'Arabes, vous imaginez le boulot des militaires...
Donc il sont partout. Parmi eux, il y a de nombreuses jeunes filles, mascara aux cils, chewing-gum à la bouche, tenant une cigarette d'une main, et la mitraillette de l'autre. Il y a aussi une jeune milice, au look de surfer, sauf qu'ils ont une mitraillette eux aussi, qui pend, en travers de leur t-shirt large.
J'ai parlé à une jeune fille qui se promenait comme ça en civil à Haïfa, elle avait 19 ans, et m'a dit qu'on lui avait appris à se servir de son arme en deux heures, que c'était son devoir, pour la défense de son pays, et pour les enfants qu'elle allait accompagner en bus pour une colonie de vacances.
Les plus jeunes (le service commence à 18 ans) ressemblent à des bébés et sont fiers de se faire prendre en photo en groupe, comme s'ils partaient en colonie de vacances. Colonie...

Direction Akko/Akka/Saint-Jean d'Acre, (Israël)

Jolie et agréable ville en bord de mer, capitale du royaume latin des Croisés au XIIIème siècle, appartient au patrimoine de l'Unesco aujourd'hui.
Là-bas, un artiste palestinien nous a appris le procédé commun des Juifs pour faire partir les Arabes : ils augmentent les taxes d'habitations de façon telle que les Arabes ne peuvent plus payer, ils leur proposent des maisons moins chères à l'extérieur de la ville, et dans le même temps, ils font venir des Juifs du monde entier pour racheter les maisons à des prix attractifs. C'est ainsi qu'ils asphyxient les villes arabes pour en faire des villes juives.
Il nous a précisé que certains Juifs de l'étranger n'étaient pas au courant de ces pratiques, et que certains, une fois renseignés, refusaient d'acheter la maison. C'est important de le savoir.

Direction Nazareth (Israël)

La plus grande ville arabe d'Israël, du moins autrefois. Là c'est pareil en pire car nous avons vu clairement de nombreux lieux fermés « pour raison esthétique » selon le gouvernement israélien : pas assez joli pour les yeux des touristes chrétiens en pèlerinage (Rappelons que Marie et Joseph sont de Nazareth).
Les maisons sont quant à elles abandonnées par les Palestiniens et en piteux état à cause des mêmes raisons que l'on nous avait explicitées à Acre : ils n'ont plus les moyens de payer les taxes d'habitation. On nous a fait aussi visiter quelques maisons aux intérieurs préservés assez riches et beaux et je pense que le but était de nous faire comprendre que les maisons abandonnées et délabrées que l'on voyait à présent avaient une histoire avant cette situation, que la fierté des Arabes vis à vis de leur habitat avait été bafouée.
Des Européens donnent des fonds aux Palestiniens pour qu'ils puissent continuer financièrement de vivre à Acre.
Nous avons également vu un lieu appelé sur une pancarte : « The Synagogue Church ». Ma première réaction fut : « Mais comment une synagogue peut-elle être une église ? ». Réponse du guide : il s'agissait d'une église où se rendaient les arabes chrétiens, mais Israël en a fait une synagogue, d'où son nouveau nom. « Que fait le Vatican ? », « Rien, les Palestiniens chrétiens ont sollicité l'aide du Pape mais il n'a rien fait ». Je n'ai bien sûr aucun moyen de vérifier tout cela, Internet restant muet à ce sujet.
Enfin le serveur de notre restaurant, 26 ans, ni saoul, ni drogué, qui m'a dit qu'il voulait se suicider, non pas pour effectuer un acte terroriste, non, mais parce qu'il n'en pouvait plus du sort réservé aux Palestiniens en Israël et qu'il savait que l'on ne pouvait rien y changer...

Direction Hebron, Al Khalil (West Bank)

La première fois que j'y suis allée avec une copine danoise, nous avons senti de telles tensions que lorsque nous étions revenues nous étions toute chose. Pourtant nous n'y avions strictement rien vécu de grave. C'est juste que « There was something in the air », comme dit Hanne.
Là-bas, les enfants après vous avoir dit « Welcome » de façon adorable, vous demandent aussitôt « One shekel ». Déjà on n'est pas habitué parce qu'à Jérusalem on vous arnaque dans les souks sauvagement mais on ne voit pas d'enfants mendier.
Ensuite, il nous a fallu attendre une heure pour visiter les tombeaux supposés d'Abraham (le patriarche des Juifs) et sa famille, qui se trouvent dans... une mosquée. Allez savoir pourquoi.
Cette ville est censée être sous être autorité palestinienne mais en réalité on ne le voit pas vraiment quand on est touriste. En revanche, pour aller voir la mosquée, il faut passer par un checkpoint juif, et au-delà de la mosquée, il y a une base militaire juive, et plus haut, sur une colline, il y a une colonie juive.
La deuxième fois que j'y suis allée avec mes camarades de chantier, nous avons rencontré le coordinateur du media center palestinien d'Hebron. Le but de ce centre est de détourner la jeunesse des soucis quotidiens, donc de la colère et de la politique ; et de la sensibiliser plutôt à l'expression personnelle à travers la radio et la réalisation de fictions et de documentaires dont certains traitent par exemple de la condition de la femme dans la société musulmane, etc. Ce sont les Italiens, derechef, qui sont les plus actifs de ce centre, du coup la seule traduction disponible est italienne.
Il a bien voulu se faire guide improvisé pour nous et au marché il nous a expliqué qu'ils étaient obligés de mettre des bâches au-dessus de leurs têtes car les militaires leur jetaient des déchets sur la tête.
Nous avons également rencontré un homme qui habite à côté du checkpoint dans une maison en hauteur, autrement dit à la frontière entre la partie juive et arabe, mais du côté arabe. Il nous invités à prendre un thé chez lui pour nous raconter son histoire.
On lui aurait proposé un million puis deux millions de dollars pour qu'il quitte sa maison, ce qu'il a toujours refusé. En représailles, la vie de chacun de ses enfants aurait été mise en péril soit par une pierre jetée d'en haut par les militaires, soit en empêchant l'ambulance de parvenir à la maison à temps, ce qui fait que l'un de ses enfants, est mort. Pour chacun de ses enfants, il avait une histoire triste.
Il nous a dit que des journalistes étaient restés deux ans sur place à Hébron et avaient filmé tout ce qui s'y passait. Il nous a vendu la copie du film, au prix que l'on souhaitait. Malheureusement j'ai besoin d'une traduction en anglais pour la transmettre à mon tour car c'est en arabe.
Nous avons appris également que le but des Juifs était de posséder le marché qui constitue l'essentiel de la vieille ville, comme à Nazareth, comme à Acre.
Du côté juif, c'est facile, il y a une pancarte qui dit (en anglais) que ce sont les musulmans qui ont volé la terre aux Juifs et qu'ils veulent la reprendre...
Nous avons tenté de visiter un camp de réfugiés pour voir leurs conditions de vie, mais à l'entrée du camp, au moment où nous arrivions, il y a eu des soldats israéliens qui ont tiré. Pas sur nous, non, sur des Palestiniens.
C'étaient des gaz lacrymogènes qui ont rapidement envahi notre mini-bus. Certains d'entre nous voulaient continuer (étant donné que l'incident était passé) et d'autres non, notre accompagnateur a donc demandé à deux Palestiniens ce qu'ils en pensaient, l'un deux a répondu qu'il n'y avait aucun problème et l'autre a répondu qu'il ne valait mieux pas. Nous sommes donc rentrés...

Direction Bethléem (West Bank)

Cette ville semble plus paisible qu'Al Khalil. Il y a un énorme bureau touristique, cent fois plus grand que celui de Jérusalem. Le principal intérêt touristique est l'Église de la Nativité, où serait né Jésus. Paisible, oui. Sauf qu'elle est entourée par un mur. Sur ce mur, on peut y voir des tas de graffitis portant des messages de colère contre le mur, de désespoir aussi, ou de paix dans toutes les langues, et majoritairement en anglais.
Il faut bien sûr passer par un checkpoint, qui se trouve enclavé dans le mur, véritable labyrinthe qui fait bip bip à chaque fois que vous traversez un détecteur, (on n'ose à peine imaginer le quotidien des Palestiniens aux heures de pointe) avec une entrée et une sortie qui permet d'accéder à la ville. Imaginez une ville avec une entrée et une sortie. Ben ça existe, et c'est Bethléem.
Paisible ? Pas tant que ça. J'ai discuté avec le policier palestinien qui gardait l'entrée de l'Église de la Nativité, et il était fort triste lui aussi. Il avait 27 ans, mon âge. Il m'a dit que son frère était policier aussi et avait été condamné sans raison à des années de prison, sur lesquelles il n'avait fait qu'un mois finalement étant donné qu'ils n'avaient rien contre lui. Son père aussi était allé en prison. Il était le seul à n'y être pas encore passé, et il avait peur de son avenir.

Direction Sahknin/Sahkne(e)n (Israël)

La ville où j'ai fait mon chantier pendant deux semaines. Sakhnin est une ville arabe en Galilée, connue pour être de gauche. Elle n’est pas misérable. Loin des maisons délabrées et abandonnées de Nazareth (pour les raisons que l'on connaît à présent) ou carrément détruites ailleurs par les Israéliens (à Jenin par exemple, où je ne suis pas allée mais dont j'ai vu les tristes images), j'y ai vu de très belles maisons et de belles voitures, et rencontré une jeunesse remarquablement anglophone et cultivée (pas tous, mais de nombreuses personnes dont des enfants qui ne demandaient qu'à pratiquer leur anglais avec nous).
Mais Sakhnin est-elle une ville LIBRE pour autant ? Non. Elle est encerclée de façon stratégique (triangulaire) par des colonies juives, situées -toujours- sur les hauteurs : les montagnes, Sahknin se trouvant dans la vallée.
Nous avons visité : la base militaire, une colonie juive...Notre guide palestinien a même pu nous faire un exposé traduit par notre boss de chantier en anglais juste à côté des soldats israéliens qui n'en avaient rien à faire.
S'ils veulent recevoir des soins médicaux ou aller à la police (et je l'ai expérimenté lors de la perte -temporaire- de mon passeport) : ils doivent sortir de leur propre ville et aller dans une ville voisine...Est-ce normal ?
Les budgets alloués à la municipalité de Sahknin sont également très faibles d'où notre rôle : celui d'inciter la population à devenir volontaire bénévole, les moyens de la ville étant insuffisants. Nous avons par exemple repeint les bancs et les tables d'une école, les murs de l'école temporaire où nous logions, le mur d'un terrain de sport avec des dessins, mais aussi aidé à la construction d'un mur pour prévenir l'éboulement d'une montagne, près d'un futur lieu de fête avec un théâtre, et nettoyer un nombre incroyable de jardins poubelles...
Il faut le dire : les Palestiniens de cette ville jettent n'importe où leurs déchets. Ils n'ont en rien à faire, et pourtant Sahknin est à la pointe écologique, avec son centre de recherches environnementales capable de recycler les eaux usées par des moyens naturels (des cailloux, des bactéries, du sable, des plantes, des algues) et de construire des maisons écologiques avec air conditionné naturel sur le modèle arabe traditionnel. Hanede, la jeune Palestinienne de 18 ans qui faisait partie des volontaires (dont la maman est professeur d'Arabe et le papa pharmacien), y a passé trois ans d'études, et pourtant, elle jette n'importe où ses déchets non-biodégradables par la fenêtre. Eh oui.
Bref, Sahknin, c'est une petite ville où on voit des jeunes comme on peut en voir n'importe où, à la pointe de la mode internationale, fashion-victimes, et où l'on fume du narguilé à n'importe quelle heure du jour et de la nuit (par ailleurs délicieux).
Je me souviens de Baha, le petit-ami d'Hanade, qui nous a reçus dans la superbe maison de son oncle, et de sa frustration à ne pas pouvoir devenir pilote : son rêve depuis petit. Veut-il faire exploser une tour ? Non. Il voudrait juste devenir pilote, mais ce genre d'études lui est interdit selon lui en Israël car il est arabe. Or Baha, qui est un adorable jeune homme et qui s'est résigné à faire des études d'infirmier l'an prochain à l'université d'Haïfa a aussi dit que s'il pouvait faire quelque chose pour le peuple palestinien, il le ferait.
Je me souviens de moi-même, surprise et médusée le jour du 11 septembre, de voir que de jeunes universitaires, pas forcément issus de milieux défavorisés, décrits comme adorables eux aussi par leurs compagnons de chambre européens, avaient pu faire exploser les tours. Aujourd'hui, je ne suis plus étonnée. Je me dis que le but d'un jeune Palestinien issu d'un milieu favorisé, c'est de faire des études et d'agir. Et je comprends. Parce que si j’avais vécu cette situation c'est ce que je voudrais faire. Sauf que je n'évoquerais pas Allah, je ne suis pas croyante.
Toutefois ne faites pas de conclusions hâtives, Baha ne m'a jamais parlé de faire quoi que ce soit ni même d’Allah. Il était juste écœuré par la situation. Il m'a aussi évoqué un de ses amis qui était juif, et ce, durant cinq ans, et qui lui avait tourné le dos du jour au lendemain, ce qui l'avait profondément attristé.
Sahknin, c'est aussi une ville où il y a eu des jeunes tués par des soldats israéliens lors d'une marche de protestation pacifique, dont l'un faisait partie de l'école de Kung-Fu locale.
C'est Hassan qui a ouvert cette école, un homme d'une cinquantaine d'années aux cheveux gris et aux yeux bleus clairs perçants remplis d'énergie positive, de sagesse et de bonté.
Il a fui la Palestine très jeune et a voyagé dans le monde entier dont un long séjour en Chine d'où il est reparti Maître en Tai-Chi (il nous a donné des cours bien sûr) et de Kung-Fu.
Il est revenu dans sa ville natale et ouvert une école de sport, mais aussi des pharmacies, et donne de son temps bénévolement à la ville.
A la fin de notre chantier, il nous a remis à chacun un cadeau souvenir sur lequel était écrit dans un esprit résolument positif : « If there's a will, there's a way ».

Direction Tel Aviv (Capitale Israël)

Bon alors là, autant dire que le choc est brutal. Je ne connais pas Ibiza mais ça ressemble à tout ce que j'ai entendu dire. Sea, sex and sun. Une joie de vivre et une liberté presque insultantes. Des supermarchés, des magasins, ouverts jusqu'à tard la nuit. Des décolletés partout (comparé à Jérusalem où ils font un caca nerveux pour chaque bout d'épaule dénudé, que ce soit dans les églises ou les mosquées, ça change). De la vodka en tube dans les épiceries. Enfin la plage à perte de vue avec des dizaines de bars et de boîtes de nuit.
Je me souviens d'un Israélien rencontré à Mexico qui me disait qu'il se sentait plus en sécurité chez lui à Tel Aviv qu'à Londres où il s'était fait voler deux fois en une semaine. Mes yeux et mon guide touristique soulignent : « N'oublions pas que Tel Aviv est une des rares villes au monde où on peut se promener tard la nuit en toute sécurité ». Ben oui, c'est tout à fait vrai et c'est super, et en même temps...
Quand on a passé trois semaines à se renseigner pour « essayer de mieux comprendre la situation », et que l'on sait ce qui se passe à peu près, et que l'on a rencontré des Palestiniens au bout du rouleau de tous âges, je peux vous assurer que cette liberté et cette joie de vivre affichées est...déconcertante, voire écœurante.
D'ailleurs, la majorité de mes amis de chantier ont décidé de zapper Tel Aviv. Moi j'avais envie de voir. Donc j'ai décidé de faire le vide, de m'étendre sur la plage, de nager comme une folle, et de ne plus penser à rien. Et c'était bien.
Difficile de se sentir seul pour autant : ça parle français partout, il paraît qu'en juillet ce sont les Juifs américains, et qu'en août, ce sont les Juifs français.
J'ai donc rencontré assez facilement Jacques dans le premier snack venu, routard juif français d'une quarantaine d'année qui au bout d'une minute de conversation m'a offert un logement gratuit offert par sa boîte qu’il quittait. Il a évité tous les sujets que j'ai abordés mais m'a fait comprendre que l'économie d'Israël ne reposait sur rien si ce n'était LE DIAMANT.
En effet, Israël ne produit pas que des avocats, c'est le premier producteur mondial de diamants polis.10 Il a vu un reportage qui montrait que pour 1 seul carat de diamants, 10 personnes étaient tuées en République du Congo, au Botswana, en Afrique du Sud, et d'autres pays d'Afrique (pour ne pas changer). C'est pourquoi sans jamais prendre position dans la discussion, il m'a conseillée implicitement de boycotter le diamant...
Direction Jaffa. Charmante petite ville de banlieue où tous les Israéliens vont se promener. En fait, au début, c’était Tel Aviv qui était une ville de banlieue juive et Jaffa la ville principale, arabe. Puis ils ont fait venir les Juifs du monde entier à Tel Aviv et maintenant c’est tout l’inverse. Intéressant, non ?
Direction Aéroport bis. On m'avait prévenue que c'était pire au retour qu'à l'arrivée mais bon, cette fois-ci je l'ai dit parce que j'étais lasse de m'auto-censurer, j'ai dit que j'étais venue pour essayer de mieux comprendre la situation. Bon. A la question comment s'appelle l'amie que je suis allée voir au Maroc, j'ai répondu « Aicha Ayoub ». Bon.
Donc j'ai dû passer dans une file spéciale, puis on a vidé mon sac entièrement et on a passé au peigne fin –ou plutôt au détecteur fin- toutes mes affaires : même devant mes tongs Havannas, ils ont réfléchi.... Chaque produit liquide a posé problème. Y compris moi, je me suis retrouvée dans une salle spéciale et détection corporelle rebelote. Mais je tiens à dire que toute l'équipe (j'avais quatre personnes pour moi toute seule) était super sympa. Autant dire que toute ma documentation pro-palestinienne, ils en avaient rien à faire. Ce qui comptait pour eux c'était de savoir si oui ou non j'allais faire exploser l'avion. Cela a duré quand même une heure. J'ai enfin pu passer directement au-delà du filet de sécurité avec ma bouteille d'eau sans aucun problème (vu qu'elle avait été analysée elle aussi). (Mais je viens d’apprendre qu’on a embêté Luka à cause de sa participation au chantier).

Ce que les Palestiniens d'Israël nous ont demandé de vous transmettre

Ils nous ont demandé de vous tenir au courant des pratiques des Israéliens pour les expulser de leurs propres villes sans utiliser la force, ce que j'ai fait je l'espère, mais je vais quand même le rappeler : le gouvernement israélien augmente les taxes d'habitation pour les Arabes de façon telle qu'ils ne peuvent plus payer et fait venir ensuite des Juifs du monde entier à des prix attractifs. Les Arabes sont donc contraints d'abandonner leur propre maison et de fuir leur ville natale où ils sont présents depuis maintenant des siècles.
De l'inégalité des chances voire l'apartheid dans leur vie de tous les jours.
Par exemple, pour avoir accès aux internats, aux universités ou à divers droits sociaux, il faut avoir un certain nombre de points, or avoir fait l'armée donne un nombre de points décisifs.
Pareil pour la consommation : avoir fait le service militaire donne des réductions partout pour tout, y compris pour acheter un portable, par exemple.
Sachant que le service militaire est obligatoire pour les Israéliens à partir de dix-huit ans (3 ans pour les hommes, 21 mois pour les femmes) et « facultatif » pour les Palestiniens, qui bien sûr n'ont aucune envie de servir l'armée israélienne contre leur propre peuple... vous imaginez les conséquences.
Certains Palestiniens le font malgré tout, par désespoir, pour obtenir ces fameux droits et un peu d'argent (et aussi certains homosexuels qui sont bannis par la société musulmane qui a ses problèmes…).
En ce qui concerne l'emploi, on exige souvent des personnes « dont la langue maternelle est l'hébreu », alors forcément...
En outre, étant donné que les Palestiniens restent bloqués des heures aux heures de pointe aux checkpoints (et doivent se lever plus tôt que tous les autres citoyens normaux), les employeurs israéliens préfèrent employer de la main d’œuvre à tout aussi bas prix et sans problème de ponctualité possible : des... Philippins (et les asiatiques en général pour ne pas changer : mes grands-parents finalement, c'est pareil, ils étaient de la main d’œuvre pas chère pour la France dans les mines de Nickel, et un jour les Philippins feront des enfants nés en Israël, etc.)
Enfin, comme je vous l'ai dit, pour avoir accès aux soins médicaux, à la police, etc. il faut souvent sortir de sa propre ville d'Arabes pour aller dans une ville de Juifs...Sinon pas de droits. Pas de budget israélien pour les villes arabes d'Israël.
...Qui subissent aussi le fait d'être considérés comme des traîtres par les Palestiniens des territoires occupés…et sont rejetés en Syrie et au Liban à cause de leur passeport israélien...
Ce que nous ont demandé de vous dire les Palestiniens, ce sont toutes ces injustices.
Et je peux vous assurer qu'aucun des Palestiniens que nous avons rencontrés n'a eu un mot de haine contre les Juifs. Aussi incroyable que cela puisse paraître.

Ce que j'ai entendu et vu indirectement à propos des territoires occupés

Nous avons vu le documentaire « Palestinian Blues »11, un road-trip à travers les villes qui longent le mur et qui conte le désespoir des paysans contraints de quitter leur maison ou leur ferme, ou encore qui ne peuvent pas utiliser l'eau de propre puits parce que le mur passe entre le puits et la ferme...Aberrant.
Des images aussi d'une jeune américaine qui voulait empêchait les soldats israéliens de détruire une maison palestinienne dans la Bande de Gaza et qui a été tuée par... un bulldozer Caterpillar...12
D'ailleurs, certains Palestiniens ne veulent plus de marches de protestation internationales chez eux qui causent trop de morts...
Dans « Arna's children »13 nous avons vu l'histoire vraie d'une femme juive militant pour la cause palestinienne à travers le théâtre, afin de canaliser la colère des jeunes enfants de Jenin (West Bank) dont les soldats israéliens détruisaient les maisons à plusieurs reprises. Au début, elle disait : « Il n'y a pas de paix sans liberté. Mais il n'y a pas de liberté sans savoir. »
Malheureusement les soldats israéliens ont détruit ce théâtre en 2002... Et les jeunes enfants, tous sauf un, ont finis martyrs (oui ils sont tous morts), donc ce que nous, nous appelons des « terroristes ». C'est un documentaire très fort qui commence comme un conte de fée et finit comme un cauchemar.
Je me souviens enfin d'une Sud-coréenne, Lee, que j'ai rencontrée en Sicile avant mon départ qui avait les larmes aux yeux en me racontant son chantier dans la Bande de Gaza il y a trois ans : certains Palestiniens ne peuvent plus du tout sortir de chez eux, ils ont des problèmes mentaux et leurs enfants aussi à cause de cette séquestration. Malgré tout, elle a vécu aussi des moments forts avec eux. Elle avait fini en me disant : « The Palestinian people are the nicest people in the world ».

Conclusion personnelle

Je constate que la politique israélienne montre qu’elle ne veut pas que les Arabes puissent continuer de vivre en Israël, tandis que de nombreux Arabes ne veulent pas quitter leur ville natale.
La colonisation israélienne des villes arabes en Israël même et en Palestine, est un processus en cours. Des colonisations politiques, territoriales et économiques, il y en a eu partout et depuis la nuit des temps avec à la fin, des vainqueurs et des perdants. Or connaissez-vous un seul peuple au monde qui n’ait pas à un moment donné, tenté de résister contre une quelconque occupation ?
Force est de constater également, que la voie a été rarement pacifiste (à part Gandhi, on connaît qui ?).
Pour moi, on ne pourra pas parler de paix et de futur tant que cette politique de colonisation est en cours d’une part et que des gens continuent d’y résister, d’autre part. Je ne vois aucune solution optimiste immédiate.
Par ailleurs, ce qu’il se passe en ce moment dans un pays calme comme la Belgique, où la tension entre Flamands et Wallons est vive, montre qu’assurer un avenir serein à deux communautés principales dans un même état, serait peu crédible.
En revanche je sais qu’en plus des Juifs qui vivaient déjà en Palestine depuis des siècles (Safed est une ville juive par exemple, au nord) il y a aujourd’hui des Israéliens juifs de trois générations au moins et que le futur se fera avec eux aussi.
J’espère donc que les futures générations auront de part et d’autre un esprit critique –le lavage de cerveau se passe des deux côtés- et travailleront ensemble en paix véritablement en acceptant le fait qu’ils doivent partager la même terre.
Maintenant, s’ils arrivent à diviser en deux le pays, tant mieux pour eux, mais je n’y crois absolument pas…

What can we do ? C'est la question que nous nous sommes le plus posée. Et nous en sommes arrivés à la conclusion que la seule chose qu'on pouvait faire, c'était de tenir au courant nos proches afin qu'un jour peut-être, nous puissions faire une pression internationale...
Je n'y crois pas vraiment, mais bon je le fais parce que je suis d'accord qu'à partir du moment où l'on ne croit pas à l'élite de son pays, il faut essayer de faire quelque chose soi-même, et que la première étape c'est la prise de conscience collective. Maintenant on a tous nos soucis quotidiens personnels, je le sais bien...

*
Les volontaires au chantier de Sahknin, août 2007 :

4 Italiens (les Italiens sont les volontaires les plus actifs en Israël) : Cynzia, 25 ans travaillant pour une ONG à Milan ; Ariana, 30 ans chargé des étudiants immigrés à l'université de Florence ; Antonella, 39 ans, travaillant pour le parti « La Marguerite » et Angelo, animateur social, à Rome.
2 Espagnols : Maria et Nacho (José), tous deux journalistes de 27 ans à Castellón, à Valence.
2 Hollandais : Annemÿn, étudiante en relations internationales et Edwin, infirmier en milieu scolaire.
2 Belges : Thomas, prof d'histoire, et Gilles, étudiant en mathématiques, tous deux amis, de Liège.
2 Français : Stéphane, 29 ans, militaire français et moi-même, Camille, 27 ans ; Anaïs n'ayant pas venir.
1 Croate : Luka, étudiant en économie.
1 Suisse allemande-italienne : Nathalie, travailleuse social.
1 Allemand : Marlin, 19 ans, lycéen et dessinateur de BD.
2 Palestiniens : Hanade, 18 ans, lycéenne, et Moheeb, 22 ans, maître de conf. en Economie à l'université d'Haïfa.

Ils étaient tous de gauche. Je tiens à dire que je suis du centre droit. ;-)

Bibliographie virtuelle :

http://momken.org/baladna/en/
L'association pour laquelle j'ai travaillé.

Démographie de la Palestine historique avant 1948 (clair et court)
http://cjpme.ca/documents/Fr%20Demographics%20Factsheet%20-%20Fr.%20v.2.pdf

http://www.taha.fr/blog/images/Actualites/Palestine_Israel.jpg
Carte Palestine de 1946 à 1999

http://www.thefreedomtheatre.org/aboutus-new.php
Ceux qui continuent l’œuvre d'Arna à Jenin : « the freedom theatre ».

Les Arabes d'Israël : une minorité nationale palestinienne ? Écrit en français par une Palestinienne originaire de Nazareth dans la revue historique Hérodote.
http://www.univ-paris8.fr/geopo/herodote_site/article.php3?id_article=267

http://www.rfi.fr/actufr/articles/081/article_45977.asp
Chroniques en français d'un jeune palestinien à Ramallah (West Bank).

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