dimanche 28 décembre 2003

OSLO.

Chers amis, Mon Gilou,
Bien sûr que j’ai des réserves de graisse qui amortissent les chutes !  Finalement, la chute au sens propre comme au figuré n’est pas ce qui fait le plus mal, c’est tout ce qui précède la chute et qu’elle concrétise. D’abord le stress de tomber et la lutte morale et physique pour ne pas tomber, puis les quelques micro-secondes pendant lesquelles un taux d’adrénaline négatif et anormalement élevé te submerge, enfin la douleur bien concrète et bien physique…aux mains. Ce sont elles qui prennent tout.
Je vais essayer de vous décrire le jeu rigolo en plein air qui m’attend chaque matin à Oslo. Vous êtes Camille, vous avez trop rêvé la nuit, c’est le matin (antithèse : Camille/Matin) ; vous reculez l’heure du réveil en imaginant les trains qui passent et la glace sensuelle qui vous attend pour atteindre le quai des trains qui passent…Enfin, une demie-neurone cherche une bougie dans votre cerveau en criant « ouh, ouh », et votre mauvaise conscience fait le reste : vous vous levez. Vous ne mettez plus bêtement 1 t-shirt + deux pulls sous votre veste doublée même s’il fait -10 dehors. Le verglas, ça fait transpirer : plus vous vous couvrez, plus vous avez chaud et vous vous encrassez. Donc voilà, vous faites comme les Norvégiens : un t-shirt et un pull, et puis voilà ! Une fois la porte de votre immeuble franchie, le jeu commence. Pas encore échauffé, le froid donne un bon coup de fouet !
Obstacle n. 1 : un chemin de « fausse » poudreuse. En train de verglacer. Le but est donc de marcher vite afin de ne pas peser de tout son poids et s’enfoncer à 30 cm brutalement. Mais il faut aussi bien regarder où l’on marche car ça glisse. Sens sollicités : vue, ouïe (sons sous pieds = consistance approximative de la « neige »), équilibre. C’est l’obstacle le plus facile, bien que je sois tombée récemment à cet endroit.
Obstacle n. 2, mon « préféré » : une pente. Verglacée bien sûr. 40% de dénivellation. Rituel personnel : je jette un coup d’œil blasé à gauche. École maternelle. Bambins trop mignons en combi qui s’éclatent à se faire glisser sur la glace pour s’amuser. Ouuiins ! (pleure la demie-neurone en plein syndrome de Peter Pan). Moi aussi je veux avoir 4 ans, avoir une combi, et me laisser glisser pour arriver plus vite en bas. Snif. Coup d’œil rapide à droite : un immeuble. Sans doute des femmes au foyer dedans qui s’empiffrent devant la télé. Enfin, regard adulte et résigné droit devant moi : la pente. Alors on y va. « Je suis un pingouin. Je suis un pingouin. » (Toujours la demie-neurone). On inspire. On expire. On est motivé. On chante même. Toujours la meme phrase dune chanson francaise a lakelle se racroche incessamment votre neurone pour faire diversion avec vos pieds. Aujourdhui : « Elle prefeeeere l amour en mer ! ». Tout va bien. Sauf le dos.
Tiens ! Il y a d’autres amis pingouins qui me rejoignent en chemin, des locaux. C’est cool, je ne suis pas la seule à être ridicule. Oh non ! Des Moïses…Ceux qui marchent très vite sur le verglas et bien sûr me dépassent et me foutent les boules. Mais ce ne sont pas eux les plus forts… ce sont les « déesses » que l’on repère à leur accoutrement : bottes à talons aiguilles, mini-jupe, en général aussi courte que sont fins les talons... J’ai d’ailleurs rencontré une Française qui a atteint le niveau ultime de déesse. Cette même fille qui m’avait confié d’emblée lorsque je l’ai rencontrée qu’elle faisait des cauchemars de chutes. Ce n’est pas normal. La salope. Pendant que vous galérez vous vous dites le verbe « flâner » est le plus beau de la langue française. Vous l’aimiez déjà mais vous l’aimez encore plus. Il a une importance capitale dans les romans du XIXe siècle : le héros ne branle rien de sa vie, il « flâne » dans Paris en méditant à ses projets, a son avenir. En janvier en Norvège, on ne flâne pas, on ne rêvasse pas, on se concentre sur l’état concret de ses pieds, autrement dit leur massacre. Méditer ou jouer dans la gentille poudreuse, c’étaient les mois précédents. Il faut suivre.
Obstacle n. 3 : la dernière marche de l’escalier qui amène au quai. Entre-temps, épuisée d’avoir mis 3 heures pour faire 3 mètres, vous avez pris une délicieuse pâtisserie norvégienne : un petit pain rond fourré au centre de crème anglaise. Avant d’arriver à la dernière marche, vous vous souvenez que vous avez vu la dernière fois en bas, un sachet et une pâtisserie quasi entière plus loin. Indice. Chute. Bon, vous vous souvenez aussi d’un autre endroit où vous avez vu une mare de sang. Indice. Chute. Donc vous remettez minutieusement votre pâtisserie dans son sachet dans votre poche, et vous vous accrochez scrupuleusement à une colonne pour atteindre le quai. Les pingouins locaux ont plus d’entraînement, ils ne s’accrochent pas, mais ils peinent, alors que vous arrivez plus vite qu’eux. Ah ah. Enfin vous arrivez au lycée. Avec dix minutes de retard. Mais vous êtes arrivés. Phew !
Quand on me demande en ce moment : « Tu aimes la Norvège ? », j’ai adopté une réponse toute faite : « Mes yeux adorent la Norvège. Les paysages sont magnifiques. Mes pieds, moins. A cause du verglas ». Réactions compatissantes. Un collègue a même essayé de m’apprendre une technique pour marcher. Bisous à pas de loup sur vos joues, du bout de mes lèvres gercées donc, Cam.
Un jour j’ai rencontré une Africaine du Kenya sur le quai qui avait froid. Nous avons tout de suite sympathisé. Ce qui dérange le plus Anna en Norvège, ce n’est pas le verglas. C’est l’amour qu’on a pour les animaux. Pour elle, les animaux, c’est plutôt le danger. Elle hait les chats. Parce que sans doute ça lui rappelle les gros chats de son pays. Elle m’a raconté dans le train comment il fallait faire pour ne pas se faire tuer par un lion (il faut faire semblant d’être déjà mort). Elle m’a dit que le soir, personne ne sort à cause des lions qu’on ne peut plus voir. Que les hyènes ne sont pas dangereuses, des cailloux suffisent à les faire fuir. Et elle me raconte tout cela dans un train norvégien d’où on peut voir de la neige tomber par la fenêtre, sous le regard dubitatif d’un norvégien enfoui sous son journal du matin qui nous écoute. Voilà comment j’ai appris à survivre au cas où je rencontrerai des lions. Je crois que son pays lui manquait malgré tout. Qu’est-ce que j’ai pu me marrer (notre sujet de conversation surréaliste par rapport au climat extérieur / le fait que je ne vais pas être confrontée à des lions à Oslo de sitôt). Donc voila tout ca pour dire pour moi c’est le verglas, pour d autres, c les animaux.

Bon, consciente du facteur psychologique général, hier je me suis dit soyons folle, faisons fi du verglas, du froid, et de la vache folle. J ai acheté des frites acidulées (gélatine d origine non animale précisée) dehors. J ai donc enlevé un gant. J'ai cru que c'était super. En fait au bout de 5 minutes je sentais plus ma main. Elle était devenue toute rouge et je sentais plus les frites. J'ai un peu tapoté ma main comme une folle histoire de la ranimer. J'ai même bavé dessus histoire de sentir de la chaleur. C fou cela, j allais parfaitement bien sauf ma main. Enfin bon, j'étais pres de chez moi (pas si folle).

Bien sûr, je regarde TV5 tous les soirs. Je sais qu’il y a des êtres humains qui stressent à cause des bombes en Irak, de la purification ethnique en Russie, de l’occupation israélienne et du terrorisme palestinien, de la grippe aviaire en Asie, du sida en Afrique (30 millions sur 40 dans le monde me rappellent des spots tous les soirs), de la drépanocytose au Bénin, de la faim en Corée du Nord et en Inde et dans le monde, de la guerilla en Colombie, ETC. Hélas. Sans compter tout ce dont on en parle pas ou plus. Je sais. Ne vous me méprenez pas sur mon « épopée du verglas ». C pour rire pour moins stresser, justement. (Mais je ne déconnais pas sur la mare de sang et d ailleurs je n ai déconné sur absolument rien du tout.). Mais je suis la seule a ne pas être tombée malade dans mon lycée et tout le monde est étonné. Bref je suis en excellente santé.

Et je comprends pourquoi maintenant les guides disent que les Norvégiens sont un peuple « pantouflard » en semaine. Et je comprends pourquoi les guides disent que les Norvégiens ne sont pas un peuple « métaphysique » (contre-exemple : Munch bien sûr !). .Et je comprends enfin pourquoi les guides disent que les Norvégiens préfèrent les problèmes plus concrets sur le monde et qu’il n’est pas étonnant que le président de Médecins Sans Frontières est Norvégien (ou l’a été ?). Que les accords d’Oslo non plus.
Et maintenant, je vous livre un poème sur lequel je médite depuis des heures. Parce que je ne suis pas Norvégienne, parce que je suis Néo-Calédonienne (moi j’ai toujours marché pieds nus dehors quand gt petite), parce que souvent je suis une littéraire dans le mauvais sens du terme, et ke bon ok je suis immature. Bref : un poème que je trouve magnifique et que je suis TRES HEUREUSE de vous faire partager, d’un poète formidable du XXe siècle et injustement méconnu [auteur de « mes pensées sont aussi lourdes que le jambon qui pend au plafond] :

LA SAVEUR DU REEL

Il marchait sur un pied sans savoir où il poserait l’autre. Au tournant de la rue la rue le vent balayait la poussière et sa bouche avide engouffrait tout l’espace.
Il se mit à courir espérant s’envoler d’un moment à l’autre, mais au bord du ruisseau les pavés étaient humides et ses bras battant l’air n’ont pu le retenir.
Dans sa chute il comprit qu’il était plus lourd que son rêve et il aima, depuis, le poids qui l’avait fait tomber.

PIERRE REVERDY, Plupart du temps.
Vivent les chutes ! CQFD.

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